Blog suisse de littérature

Albert Cohen, Solal

  • Vincent Francey

Solal ferma violemment la porte de sa chambre. Il ne voulait pas qu’on le dérange. Il avait été clair, non ? Do not disturb, elle sait pas lire la bonniche ou quoi ? Il lui fallait le calme absolu, à Solal, pas d’emmerdeuses qui viennent passer l’aspirateur et récurer les chiottes parce que ce qu’il avait à faire, Solal, était bien au-dessus des tâches vulgaires et subalternes dévolues à ces femmes de second rang qui pullulent dans les hôtels afin de souiller le beau linge des gens respectables qui ont des affaires urgentes à y régler. Solal respira profondément trois fois de suite en se disant que ça ne servait à rien de s’énerver, qu’il lui avait fait assez peur, à cette souillon, qu’elle ne reviendrait pas de sitôt aérer les draps humides de ce que ces sagouins osent appeler un lit, qu’il lui avait fichu une sacrée frousse, à cette soubrette de bas étage, à cette saleté à serpillère, à cette agenouillée de cagoinces, à cette putain à balai-brosse, à cette… Allons, Solal, respire encore une fois, c’est ça, tu as plus important à penser, prend cette plume, taille-la et écris-lui, sinon tu n’auras jamais le courage. Comment commencer ? Mon amour… Non, elle risque de mal le prendre. Ma chère… Bof. Ma Sophie… Oui, ma Sophie, c’est pas mal, même si techniquement ma Sophie n’est pas encore ma Sophie mais ce n’est qu’une question de jours, elle ne peut pas refuser une telle offre, ça se voit qu’elle est folle de moi, ma Sophie. La suite. Ma Sophie, je t’aime… C’est un peu court, jeune homme, mais au fond, c’est bien cela qu’il faut qu’elle comprenne. Comment le tourner plus élégamment ? Ma Sophie, depuis que nous travaillons ensemble… Non, ça ne va pas. Ma Sophie, au fil du temps, nous sommes devenus plus qu’un patron et sa secrétaire… Non. Ma Sophie, j’ai follement envie de toi… Non, ça ne va pas. Solal tapa du poing sur la table. Ma Sophie, il faut que je t’avoue… Voilà que ça frappe encore à la porte. On peut pas bosser tranquille cinq minutes ? Quelle empotée que cette femme de ménage, foi de Solal, elle va foutre le camp illico presto avec ses clics ses clacs, cette vieille peau ! Juste au moment où j’allais trouver les mots, quelle salope ! Qu’est-ce que c’est encore ? Je vous ai déjà dit de ne pas venir m’emmerder, vous êtes conne ou quoi ? Si vous vous repointez encore une fois, je vous fais virer, c’est compris ? Sophie s’en alla sans mot dire. On la repêcha dans la Seine le lendemain à l’aube.

Bref récit à partir d'une phrase d'Albert Cohen.


Post précédentJordi Savall, Annulation du procès de Jeanne d’ArcPost suivantPhotogriffouille 93

Comments and Responses

×

Name is required!

Enter valid name

Valid email is required!

Enter valid email address

Comment is required!

* These fields are required.

Be the First to Comment

A propos

Lie tes ratures, littérature, ce blog se veut l'atelier de mon écriture. J'y déverse en vrac des notes prises au jour le jour, l'expansion de ces notes en des textes plus élaborés, des réflexions et des délires, des définitions et des dérives, bref tout ce qui fait le quotidien d'un homme qui écrit, ici, en Suisse, ailleurs, dans mes rêves et à travers le monde qui m'entoure.

Bref, ce blog suisse de littérature partira dans des directions variées qui, je l'espère, sauront vous parler.