Blog suisse de littérature

Honoré de Balzac, Eugénie Grandet

J’avais sur cette ligne trois cents peupliers, pas vrai ?

Eh bien, vous ne me croirez pas, mais maintenant, je n’en ai plus que deux cents à tout casser. Comment ça se fait, que vous me me dites, hein ? Je sais pas trop : ils disparaissent. Il doit y avoir des voleurs de peupliers. Pourtant, depuis le temps, ils sont devenus immenses, mes peupliers, ce sont de ceux qu’on croirait qu’ils touchent le ciel. Eh bien, on me les vole quand même, ou bien alors ils s’envolent tout seuls, j'en sais rien. C’est quand même louche, cette affaire.

Alors un soir, j’ai décidé de me poster pas loin pour voir par quoi il en était. J’ai piqué un télescope à l’Institut et j’ai regardé mes peupliers comme les savants regardent les étoiles. Eh bien, vous ne devinerez jamais ce que j’ai vu ! J’en ai pas cru mes yeux mais je vous jure que je ne vous raconte pas des salades.

Alors voilà : vers deux heures du matin, quand ils sont sûrs qu’il n’y a plus personne, mes peupliers commencent à s’agiter. Leurs branches tournicotent comme les ailes d’un moulin à vent. Leur tronc craque et gigote. Ils se mettent à marcher sur leurs racines, parfaitement, sur leurs racines, et la belle colonne d’arbres bien droite que j’ai plantée au cordeau forme bientôt un grand cercle silencieux.

Soudain, l’un des peupliers, le plus  grand de tous, vient se poser au beau milieu du cercle – j’invente rien, je vous jure, j’ai vu ça de mes propres yeux, croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer – et les autres arbres alors arrêtent de bouger quand le chef – je crois bien que c’est le chef – se met à parler, oui, vous avez bien entendu, à parler, comme vous et moi, dans un français qu’on comprend très bien, et en parlant, il tend une de ses branches vers un des autres arbres et il lui dit mot pour mot, je vous jure que ça s’est passé comme ça : « Frère, tu es trop plié. » Et vous ne me croirez pas mais les autres peupliers s’emparent du pauvre arbre, ils lui cassent le tronc en deux, ils lui arrachent ses branches, puis ils lui sautent dessus jusqu’au petit matin. A la fin, quand le jour se lève, il ne reste que de la sciure du peuplier trop plié. Avec le vent qu’il y a par chez nous, tout ça s’envole très vite et c’est comme si mes peupliers s’envolaient tout seuls. Une histoire pareille, ça s’invente pas. Si vous ne me croyez pas, venez une de ces nuits, je vous montrerai. 


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A propos

Lie tes ratures, littérature, ce blog se veut l'atelier de mon écriture. J'y déverse en vrac des notes prises au jour le jour, l'expansion de ces notes en des textes plus élaborés, des réflexions et des délires, des définitions et des dérives, bref tout ce qui fait le quotidien d'un homme qui écrit, ici, en Suisse, ailleurs, dans mes rêves et à travers le monde qui m'entoure.

Bref, ce blog suisse de littérature partira dans des directions variées qui, je l'espère, sauront vous parler.