On – qui était ce on puisque comme tout le monde je vivais confiné dans ma chambre avec interdiction de foutre un pied dehors sous peine de décapitation immédiate ? – m’arracha, avec une violence et une brusquerie si inouïes que je faillis succomber à l’instant même d’une crise cardiaque de mon cher, de mon merveilleux, de mon adorable, de mon fantastique, de mon douillet, de mon somptueux, de mon confortable, de mon nécessaire, de mon chaleureux, de mon adorable, de mon charmant, de mon seigneurial, de mon amical petit lit, puis on – ce on était-il la police, l’armée, la garde suisse, le corps médical, le Conseil fédéral, ce monsieur Koch qui fait si peur quand on le voit si maigre à la télé avec son crâne ratiboisé et ses grandes oreilles ? – me porta sans ménagement, m’empoignant une jambe puis l’autre puis le bras droit puis le bras gauche puis la tête (alouette) puis le dos les mollets les cuisses les épaules le bas du dos le haut du ventre les aisselles les genoux le nombril les vertèbres la rate le cervelet la moëlle épinière les neurones corticaux les mitochondries les appareils de golgi l’ADN l’ARN non codant le chromosome Y, bref en me saisissant toutes les cellules sans exception et en me jetant comme une vieille patte à vaisselle usée dans une autre chambre dix fois plus petite que le havre de paix où je m’étais cloisonné en attendant de pouvoir à nouveau sortir prendre l’air sans risquer ma vie à la moindre quinte de toux d’un inconnu à dix kilomètres de distance ; puis une fois que me voilà bazardé comme une vieille chaussette contaminée dans un cagibi insalubre dans lequel il est impossible de bouger le moindre orteil sans se cogner la tête au plafond, le coude à la paroi ou le derrière au plancher poussiéreux, on – dis-moi qui tu es, sale on, sinon je te crève, est-ce que tu es un espion de la CIA, un sorcier vaudou, un chirurgien esthétique, un vicaire épiscopal, un détective privé ou une nageuse est-allemande ? – crie si fort que je suis à deux doigts de saigner des oreilles et de tomber dans les pommes, on – es-tu Xi Jinping, Vladimir Poutine, Justin Trudeau, Mohamed Ben Salmane ou Guy Parmelin ? – me questionne à propos de mes antécédents médicaux, on me demande si je me sens mal en point, ce qui à quoi je réponds que je me sentirais mieux si on me ramenait dans ma chambre, dans mon si gentil petit lit, dans mon salon – sale on qui ne me dis pas ton nom, pourquoi ne me déposes-tu pas délicatement dans mon salon, sur mon sofa, devant les feux de l’amour, pourquoi ne me transportes-tu pas dans ma salle de bain, dans ma baignoire, pourquoi ne me frictionnes-tu pas avec des onguents ou des huiles essentielles, pourquoi ne me tartines-tu pas de miel ou de confiture, pourquoi ne me dis-tu rien, pourquoi ne te vois-je pas, ne t’entends-je pas, pourquoi n’y a-t-il que tes mains partout sur partout dans partout avec mon corps sur lequel tu as désormais pris le pouvoir, mais on – on, c’est moi, il n’y a plus de je, il n’y a plus de jeu, fini de rigoler, la pandémie est là – me gronde parce que je me suis retrouvé l’autre jour par hasard à moins de deux mètres d’un inconnu, un cambrioleur qui avait pénétré dans ma chambre alors que je dormais pour me voler mes bijoux, vous n’avez pas fait assez preuve de vigilance, monsieur, voilà ce qu’on me dit, pour cela, nous vous condamnons à croupir dans ce placard à balais pour le restant de vos jours, mais voilà que toute la maison, servantes, valets, fils, fille et moi aussi, accourt pour me tirer des griffes de ce méchant on qui veut ma peau et mes entrailles et mes os et mes atomes et mon âme et me voilà à nouveau dans mon lit avec ma femme qui me secoue et qui me demande si ça va, si je n’ai pas besoin de quelque chose, un verre d’eau peut-être ou une aspirine ; je lui dis non merci tout va bien et je me lève pour me faire un café puis je me demande si tout cela n’était qu’un cauchemar mais à la radio la voix d’Alain Berset me dit qu’il n’est plus l’heure de plaisanter, que c’est de la responsabilité de tous, j’ai bien bien dit tous, de ne pas quitter son lit même pour aller se faire un café sinon on – non, pas on ! – va vous faire payer une amende si salée qu’elle videra la Mer Morte et voilà à nouveau la tête de zombi de monsieur Koch qui répète à qui veut l’entendre – et tout le monde veut l'entendre, monsieur Koch, tout le monde n’entend que lui en ce moment, monsieur Koch, il est à la fois porteur de malheur et héroïque, monsieur Koch – et il me dit je n’oublierai jamais le crime odieux que vous avez commis en posant un pied hors de votre lit pour vous faire un café, je n’oublierai jamais cet effrayant désordre que vous avez eu le toupet de créer en faisant trois pas sur le trottoir en face de chez vous, je n’oublierai jamais – restez à la maison, je vous le répète, restez à la maison, vous sauvez des vies en restant à la maison, vous sauvez votre propre vie en restant à la maison – je n’oublierai jamais que vous avez été la cause, monsieur, de tout ce tumulte !...
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