Blog suisse de littérature

Phrase 2 page 78 : phrase déphasée

Dans les livres, les phrases dorment. Les textes ci-dessous tentent de réveiller ces phrases, arbitrairement toujours la deuxième de la page 78, soit en en faisant le début d'un nouveau texte, soit en grossissant la phrase de l'intérieur jusqu'à la rendre méconnaissable.

Vincent Francey

Spoutnik dans la lune, maman disait Spoutnik dans la lune et nous on savait ce que ça voulait dire Spoutnik dans la lune, ça voulait dire à califourchon sur les catelles, Spoutnik dans la lune, ça voulait dire cul par-dessus tête, Spoutnik dans la lune, ça voulait dire parle à mon cul ma tête est malade, Spoutnik dans la lune, parce que Spoutnik dans la lune, c’est pour quand on est malade, Spoutnik dans la lune ça a été créé pour soulager les enfants quand ça vomit, Spoutnik dans la lune, c’est…

Vincent Francey

Monsieur Bark l’écoute. Madame Bark, puisqu’il l’écoute, parle. Elle lui raconte sa soirée. D’habitude, il dort déjà quand elle rentre, mais là, monsieur Bark l’écoute. Elle lui dit pour les copines, la rencontre impromptue, le souper au Café de la Gare, l’histoire de madame Burk qui n’est plus avec son mari et monsieur Bark l’écoute. Elle raconte comment il a fallu consoler madame Burk parce que son mari est parti avec une plus jeune, tu comprends, ça doit être dur pour elle, et monsieur Bark…

Vincent Francey

Alerté par un plaisantin fort douteux qui cherchait à se faire mousser afin d’épater la galerie féminine qu’ils se proposait de séduire de façon tout aussi douteuse que ne l’était sa plaisanterie, alerté, affirmions-nous non sans effroi et avec quelque malice certes déplacée mais néanmoins narquoise, alerté, disais-je tout en retardant l’annonce fatale indéfiniment afin de ménager un effet de surprise qui ne manquera pas de vous épater, alerté à un niveau d’alerte jusqu’à ce jour inégalé et…

Vincent Francey

L’eau de Orgeole étincela entre les buissons et soudain le regard de Robert s’arrêta. Qu’est-ce que c’était que cette bestiole qui l’observait à travers les branches ? C’était sale et peureux, recroquevillé, rachitique. C'était pas une bestiole. Ça avait les pieds dans l’eau mais les cheveux secs. C’était un enfant. Garçon ? Fille ? Impossible de savoir dans un état pareil. Robert l’appela : Hé, toi ! L’enfant chercha à fuir mais n’en eut pas la force. Robert sauta dans les buissons, s’y écorcha…

Vincent Francey

Et propter le coléoptère non ce n’est pas cela bien évidemment propter pourtant cependant il faut ressortir le vieux Gaffiot propter à côté auprès à proximité mais aussi – madame Braillard opine du chef, est-ce qu’elle est toujours en vie ? – à cause de par crainte, propterea, propterea, propterea, Carmina Burana, bibit ille bibi tilla bibit servus cum ancilla – la servante, d’où l’adjectif ancillaire fort délaissé en notre époque barbare o tempora o mores, dixit Marcus Tullius Cicero, l’homme à…

Vincent Francey

Van-Tu, petite fille de sept ans, deux jambes brûlées. Aylan, petit garçon de trois ans, noyé en Méditerranée. D’autres prénoms, par milliers – la longue litanie des enfants de la guerre – crient du haut de leur souffrance, couchés sur des photos que l’on regarde horrifié puis qu’on oublie, la folie de ceux qui ont décidé, du bas de leur inhumanité, qu’il fallait fusiller, bombarder, gazer, tuer de mille façons différentes – ils ne manquent jamais d’imagination quand il s’agit de tuer – des gens…

Vincent Francey

Johannesburg, la ville de Jean, la ville des gens bien qui pensent à mal, la ville de Jean qui rit à la gueule défaite de Soweto le bidonville des gens qui pleurent à larmes noires, Johannesburg le gros bourg bourré aux as acides et aux assassins, Johannesburg le chef-lieu, le lieu des chefs, le chef des lieux, avait été construit dans une frénésie sordide et clinquante, sous les gueulées des contre-maîtres arrogants et dans les gémissements des contre-esclaves, il piétinait et il tournait,…

Vincent Francey

Il n’y a pas trop de bruit…

Il n’y en a même pas du tout.

Mieux vaut se taire avec.

Vincent Francey

Cette envie obsessionnelle, ce besoin irrépressible, cet appel du destin, ce cri de l’intérieur comme une phrase qu’on emplirait jusqu’à satiété, plus que jusqu’à satiété, jusqu’au dégoût, jusqu’au trop-plein, jusqu’à l’ivresse, jusqu’à ce qu’elle titube, la phrase, l’envie, la personne tout entière qui l’écrit, ce besoin, cette nécessité, cette malédiction de la phrase deux page septante-huit, de la deuxième phrase entière de cette page-là, toujours de cette page-là, quel que soit le livre, que…

Vincent Francey

- Catholique.

- Toi-même !

- Fils de Marie.

- Fille de Joseph !

- Petit frère des pauvres.

- Grand-mère des nantis !

- Pharisien.

- Parisienne !

- Pape.

- Papette !

- Sous-pape.

- Sous-papette !

- Cardinal.

- Feldschlösschen !

- Curé.

- Cumi !

- Cufa.

- Cul-sol !

- Cuchaule.

- Moutarde de bénichon !

- Me monte au nez.

- Et à la barbe.

- La barbe !

- Sainte-Nicole, femme à barbe !

- Saint-Nicolas, homme à moustache.

- Femme à lunettes !

- Femme à qui ?

- La…

Vincent Francey

Jean-Richard Bloch,

(un parent de mon camarade Bloch ? Je n’aurais su le dire, Jean-Richard Bloch ne s’affublant ni d’un monocle ni du nez camus que les fils d’Abraham portent désormais avec une telle discrétion qu’on en vient à douter de notre antisémitisme.)

Vincent Francey

Mais le style – l’architecture – l’on dirait d’une petite gare du PLM en Afrique du Nord. Vous savez, l'une de ces cahutes qui se prennent pour des manoirs, avec un châtelain qui n’est que chef de gare, un chef de gare qui boit de l’Algérie – un soûlon – et l’on croirait remonter le temps. Plus personne ne boit, en Algérie. L’imam veille. Et l’architecture, non, ce n’est plus cela : les maisons tombent en ruine, les villes s’enfoncent sous terre, le sable a gagné. C’est un autre style,…

Vincent Francey

Entre-temps,

(le temps ne fait rien à l’affaire, quand on est… on est…)

- Le fait est qu’il faut que j’aille faire quelques parcours sur les links.

- Les quoi ?

- Les links.

- Les gauches ?

- Quoi, les gauches ?

- Links, en allemand, ça veut dire gauche.

- Tu crois vraiment que je suis de gauche ?

- Peut-être compagnon de route, comme on disait à l’époque. Sérieusement, c’est quoi les links ?

- Tu n’as jamais fréquenté les greens, toi !

- Les verts ? Tu vois bien que tu es de gauche.

- Moi, de gauche ? Tu m’as regardé ?

- En effet, mais alors,…

Vincent Francey

Il voulait,

(mais moi, je ne voulais pas)

Vincent Francey

- Oui, c’est probable.

- Mais est-ce certain ?

- Probablement.

- Soit c’est certain, soit c’est probable.

- Sans doute.

- Alors, est-ce probable ou est-ce certain ?

- Certainement probable.

- C’est-à-dire ?

- Probablement certain.

- Mais est-ce davantage probable ou davantage certain ?

- C’est probablement davantage certain.

- C’est-à-dire ?

- Certainement davantage probable.

- Donc vous n’en savez rien ?

- C’est probable.

- C’est certain.

Vincent Francey

Des montagnes

(pourtant, que la montagne est belle !)

Vincent Francey

Une petite silhouette venait de jaillir du couloir, derrière Mrs O’Rourke. Je ne reconnus pas immédiatement sa fille Janet, qui se précipita dans les jupes de sa mère.

- Janet, voyons, tu n’as pas vu qu’il y avait un monsieur ?

- Si maman, j’ai vu, est-ce que c’est un vilain monsieur ?

- Janet, voyons !

La fillette me dévisagea.

- Est-ce que tu fais dodo avec ma maman, monsieur ?

- Janet, voyons ! Excusez-la, monsieur O’Sandoy, elle ne sait pas ce qu’elle dit.

- Parce que monsieur…

Vincent Francey

De l'Amérique latine

(mon jardin : pour les mauvaises herbes, rien de mieux que Roundup, tweete le Donald.)

Vincent Francey

- Mais si, dit tranquillement Lewis Serrocold.

- Mais non, lui répondit tranquillement Nelson Withepoole.

Ils se turent pendant deux heures.

- Puisque je vous dis que si, dit tranquillement Lewis Serrocold.

- Puisque je vous dis que non, lui répondit tranquillement Nelson Withepoole.

Ils se turent pendant quatre heures.

- Vous êtes décidément chaffouin, monsieur Withepoole, dit tranquillement Lewis Serrocold.

- Vous êtes comme un chat, monsieur Serrocold, bête à bouffer du foin, lui…

Vincent Francey

Mais je repose ici,

(et je reposerai ailleurs et je reposerai partout et je reposerai toujours et je ne me reposerai jamais avant de la reposer jusqu’à la fin des temps et je la reposerai jusqu’à ce qu’elle survienne enfin)

N’étant pas sorcier, je ne puis le deviner. Si seulement je possédais quelques bribes de magie, juste des bases, pas grand-chose, deux ou trois formules, une baguette de sureau, un chapeau pointu, un semblant de pouvoir occulte, je pourrais sans doute répondre à la question qui me tarabuste ou au moins tenter le coup ; mais voilà, je ne suis qu’un vulgaire moldu pas même de sang mêlé. J’ai beau passer mon temps à apprendre par cœur de jolies formules en latin de cuisine, il ne se passe jamais…

Vincent Francey

Cet allié

(les alliés ne sont pas des alignés, du moins ils tentent de ne pas l’être constamment)

Vincent Francey

- Entendu.

- Vu ?

- Entendu.

- Mais vu ?

- Entendu, vu.

- Les deux ?

- Entendu.

- Pas vu ?

- Entendu, vu.

- Donc, les deux.

- Entendu.

 

Vincent Francey

Ce sera

Vincent Francey

Le jeune noble qui l’avait apportée dit alors :

Cabot génial,

(Le génie des chiens ne me frappe pas au premier regard ni à la première morsure, mais à y regarder de plus près… non plus… on ne me fera pas dire du bien de ces chasseurs de facteurs et le cabot génial restera jusqu’à la fin des temps un oxymoron)

Vincent Francey

Je veux que de nos biens vous n’ayez pas moins : c’est le meilleur que vous emmènerez à la place du vôtre, vous en avez grand besoin.

Vincent Francey

Le va-et-vient

(Est-ce qu’un va-et-vient, c’est singulier ou pluriel ? À partir de combien de va-et-vient peut-on affirmer qu’il y a plusieurs va-et-vient (ou va-et-vients) ? Est-ce que deux va-et-vient, ça fait quatre va-et-vients ?)

Vincent Francey

Le temps était donc revenu pour Enide des angoisses qu’elle avait cru à jamais terminées. Elle revit ce visage disparu, ce reproche éternel qui ne la lâcherait plus jusqu’au tombeau. Elle n’en dormit pas la nuit. Puis il peupla ses cauchemars même en plein jour. Pourquoi avait-elle… Comment était-ce possible de… Elle n’osait redire le crime. Elle mourait de honte. Cette nuit-là, alors que son regard se perdait dans les mille lueurs de la ville qui ne dort jamais, elle eut pour la millième fois…

Vincent Francey

Est-il croyable

(Il ne s’agit pas de croire, mon fils, il s’agit de faire confiance à la vérité.)

Vincent Francey

Une catastrophe naturelle s’était abattue sur un pays, à l’autre bout du monde. Chez nous, comme d’habitude, tout le monde s’en foutait. On regardait les infos d’un œil vaguement triste. On se disait « les pauvres ! », puis on zappait et on mettait Joséphine ange gardien en se disant que tout le monde ne peut pas être parfait, qu’on ne peut pas accueillir toute la misère du monde, que ma foi, à chacun sa merde. Puis on rezappait. On engueulait la télé quand l’arbitre donnait un penalty…

C’est par lui

(lui qui luit lui qui lut oui lui)

On connaît ses manœuvres. Prêt à tout pour éviter de sortir son porte-monnaie, il trouve toujours le moyen pour oublier de payer leur dû à ses subalternes. Il critique leur travail, forcément mal fait, retient sur leurs salaires des sommes presque aussi importantes que la totalité de ce qu’il leur doit, fait l’étonné si on lui fait remarquer que rien n’a encore été versé, accuse son comptable, ce qui lui permet de retenir également sur le salaire de celui-ci, monte sur ses grands chevaux en…

À qui

(COI qui restera cois)

Jean Calmet se savait frère de cette eau : elle coulait en lui, elle le traversait, elle l’emportait à travers la plaine vers les collines boisées, les herbages, les villes allemandes, le Rhin…

Mais l’heure fatale

(ça pue la date à apprendre par cœur, cette affaire ! quand le prof d’histoire se met à faire dans le solennel, t’es sûr que voilà que se pointe un truc que si tu le sais pas, tu passes pas l’année.)

Route de Corcelles, depuis l’aube, une escouade de gendarmerie et deux policiers de Payerne attendent Fernand Ischi au pont de la Riollaz qui enjambe la voie du chemin de fer entre les entrepôts rouillés, les ateliers désaffectés, les locaux de la bière Beauregard.

L’Italie

(qui, rappelons-le, termine toujours ses guerres dans le camp opposé à celui dans lequel elle les commence)

Je l’appelai doucement par son nom, mais ce fut comme si elle ne m’avait même pas entendu.

Phrases continuées

Phrases amplifiées

A propos

Lie tes ratures, littérature, ce blog se veut l'atelier de mon écriture. J'y déverse en vrac des notes prises au jour le jour, l'expansion de ces notes en des textes plus élaborés, des réflexions et des délires, des définitions et des dérives, bref tout ce qui fait le quotidien d'un homme qui écrit, ici, en Suisse, ailleurs, dans mes rêves et à travers le monde qui m'entoure.

Bref, ce blog suisse de littérature partira dans des directions variées qui, je l'espère, sauront vous parler.